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Artiste(s)

Joseph Nechvatal
Cristina Romao
Alain Brendel
Helen Gorrill
Philippe Bréson

Lieu d’exposition

20 Rue des Gravilliers,
75003 Paris

Galerie Hors Champs, Paris
13 mars 2012 au 15 avril 2012
Vernissage le : 13 mars 2012

Un point d’arrêt favorable au rejaillissement : autour de Georges Bataille

Photographie, installation, dessins, peintures, vidéos

L’œuvre de Georges Bataille est de celles qui incitent à la création plastique. Lui-même, dans de nombreux textes, a prolongé sa recherche littéraire et intellectuelle en la confrontant à la peinture, la photographie ou la sculpture. Un intérêt inévitable, puisque son écriture contient déjà en substance une obsession de l’image : par sa tentation de ce qui échappe au langage, donc de ce qui la détruit, elle est un réceptacle d’images, le moyen, comme un symptôme, de révéler une vision.
Beaucoup de critiques, dont Sartre, souligneront le mysticisme de Bataille, et en effet, si la « révélation » est celle de cette échappée, alors il ne s’agit de rien d’autre que de montrer l’immontrable. Tel le domaine de l’art sacré, l’immontrable doit se dévoiler dans l’image, qui devient stigmate et s’ouvre à et en l’œil qui l’observe.
Ainsi, une « exposition bataillenne » tend à devenir une expérience où l’être est tout entier impliqué. Cela passe par une iconographie, un ensemble de rituels, puisque l’art dans la pensée de Bataille, est un médium. Un médium est toujours composé de codes précis, de formules nous guidant comme des signaux sur une route (en l’occurrence érotique, morbide, folle). Son rôle, par définition, est de l’ordre du passage, vers un tout autre.

Georges Bataille
Philippe Breson

Ce tout autre, bien sûr, est à déceler en nous par ce que Georges Bataille appelle l’expérience intérieure, l’expérience de l’intérieur, et ne peut se réaliser que par une remise en cause de l’ordre des choses. Non pas du réel, qui de toute façon n’est qu’un flux infini de passages, mais, à travers un jeu de correspondances, d’une prose d’images, une transgression de la culture et de ses socles qui nous façonnent en tant qu’humains. Celle du langage, de la raison, de l’élévation, de ce ciel qu’il faut déchirer pour mieux en découvrir l’envers ; un « ciel de la chute ».
C’est toute une histoire de l’œil à laquelle nous incite Georges Bataille. L’accès à ce qui « attire l’homme vers le bas », la profanation des limites et l’ouverture, d’une violence sans appel, vers tout ce qui se soustrait au Verbe, sont un processus pour enfin voir le réel, mais d’un œil aveugle. Un œil énucléé par ce brutal « point d’arrêt favorable au rejaillissement », dans les vastes flux des choses, se rejouant indéfiniment, en un éternel retour du différent ; le point de la Grâce.

Georges Bataille
Joseph Nechvatal

L’œil, ainsi, est le thème de la récente série de Joseph Nechvatal que la Galerie Hors-Champs a choisi d’exposer. Quatre toiles représentent chacune un œil , dont la peinture a été assistée par un robot. Ces toiles sont accompagnées d’un écran, nous montrant par une animation numérique la contamination progressive de l’organe peint par un ou plusieurs virus informatiques, glissés intentionnellement dans le robot, et qui modifient leur couleur jusqu’au monochrome.

Joseph Nechvatal nomme cette association de la peinture et des nouvelles technologies digitales le « viractuel » ; c’est en 2001 qu’il a mis au point ce système de développement et de reproduction du virus virtuel dans un espace pictural. Dans le cadre de cette série, le virus est un mouvement interne, il est l’impulsion qui, au fur et à mesure de sa propagation, détourne le regard (« dévoré des yeux », l’acte de voir étant, chez Georges bataille, associé au « saignement intérieur ») de sa normalité. Il est aussi un douloureux et pourtant décisif souvenir : à travers la dégradation des couleurs, celui de la cécité et de la syphilis du père de Bataille, un regard malade, à rejouer jusqu’à la béatitude monochromatique.

Georges Bataille
Helen Gorrill

Les installations de Cristina Romao et de Helen Gorrill traitent de la déchirure du corps. Les deux silhouettes en tissu de Chritina Romao sont traversées par des barres de métal et marquées de peinture rouge ; sans visage, elles ne sont que corps et souffrance, une souffrance d’oubli, sans identité si ce ne sont les attributs sexuels qu’elles exposent (seins ensanglantés, barre empalant le sexe féminin).
Nous pensons là à la photographie de Fou-Tchou-Li, le supplice chinois des « cent membres », qui a tant marqué Georges bataille : la contemplation d’une chair suppliciée dans sa totalité et la dimension extatique qui en découle.
Et c’est bien ainsi que l’on voit ces deux corps. Suspendus par des chaînes, en élévation, ils évoquent la conception religieuse de la souffrance comme passage (une vision renforcée par la simplification plastique renvoyant à l’art sacré primitif) ou comme un don, à saisir, à acheter telle la viande dans un abattoir – car c’est bien à l’abattoir que Bataille n’a pas hésité à comparer ces lieux sacrés, de fête et de tueries, où nous nous rendons pour côtoyer la mort et pour se rappeler à la vie Chez Helen Gorrill, le corps n’est plus réduit qu’aux jambes, ou plus précisément, à des prothèses, présentées dans une imagerie sadomasochiste. Si pour Georges Bataille le corps de la femme est une des formes de l’autre, ses prothèses, stigmate de la mutilation, seraient en quelque sorte l’informe de l’autre par où pénètre la jouissance.
« Tu vois, je suis Dieu » disait la prostituée Madame Edwarda, écartant les jambes pour exhiber sa « plaie vive ». Ici, Dieu serait dans la béance ; et ce n’est pas pour rien que Helen Gorrill a beaucoup travaillé sur le thème de la femme vue par la Bible. C’est-à-dire, selon elle, une béance à réparer, ou peut être simplement à réinventer, à grand renfort de fétichisme et d’iconoclasme (les dessins accompagnant la sculpture, représentant « l’assomption du Pape Pie IX », nu et attaché).

Georges Bataille
Alain Brendel

Les deux autres artistes de l’exposition sont des photographes, Philippe Bréson et Alain Brendel, revendiquant tous deux une approche chirurgicale et manipulatrice de l’argentique.Douze photos sélectionnées de Philippe Bréson nous offrent sa conception de l’érotisme. La femme y est à nouveau mutilée, déformée, scarifiée. Et sublimée, aussi : la beauté, chez lui, passe par la monstruosité, c’est-à-dire dans l’écart. Par rapport à une norme, bien sûr, mais aussi par rapport à la réalité du premier tirage ; en opposition à la vérité du rendu, une fois l’image torturée.

On peut dire que l’acte créatif de Philippe Bréson est un prolongement de la pensée bataillenne. Là où Georges Bataille incite à la transgression des limites, le photographe s’attaque aux limites de la représentation du corps, afin d’en faire cette fameuse expérience intérieure. Une vision où le réalisme n’est plus, faisant place à une beauté modulée par une chair de questions, de paradoxe, de crainte, de plaisir ou de douleur. Mais si Philippe Bréson s’éloigne du réalisme, ce n’est pas pour autant avec la tentation idéaliste du surréalisme ; c’est au contraire pour mieux s’en rapprocher, puisque c’est bel et bien dans le réalisme de ses fantastiques atrocités qu’il trouve matière à nous bouleverser.

Pour son second évènement à la Galerie Hors-Champs, Alain Brendel nous présente des photos plus figuratives, plus narratives qu’à l’accoutumée. Elles lui ont été inspirées par la lecture de l’Histoire de l’œil, dont il a voulu rendre l’érotisme et le mystère, traités dans ses images à juste distance, comme un théâtre, ou comme un cérémonial. Nous devons apprendre à les apprivoiser tout comme les personnages du roman de Georges Bataille apprivoisent leurs orifices, leurs sécrétions. Enfin, autour de ces photographies, nous retrouvons la messe des corps, les hallucinations orgiaques d’Alain Brendel, présentées ici en tant qu’illustration de ce (du ça) vers quoi l’œuvre de Georges Bataille tend. Les photographies d’Alain Brendel, plus qu’un amas indistinct de corps, sont un espace (un théâtre ou plutôt un temple : le corps : temple de l’Esprit malsain), celui justement qui échappe à la rationalité. Le visible se distord comme un cri dont les échos seraient les bribes d’éléments discernables, et c’est ce point de distorsion qu’il dissèque, afin de nous perdre dans la folie labyrinthique de la chair.

Hannibal Volkoff

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