Les expositions, à la Galerie Hors-Champs, fonctionnent dans une continuité où s’écrivent plusieurs histoires qui se prolongent d’un artiste à l’autre ; cependant tout conteur sait que ses récits doivent contenir des apartés afin de reprendre son souffle. L’exposition que nous présentons peut être vue telle quelle, non pas dans le sens d’une pause, mais dans celui d’un interlude. Elle présente les dessins de Gisèle Bonin et se nomme « Relique ». Ces dessins sont des éléments de corps, et ces derniers ne sont jamais représentés dans leur entièreté : ainsi isolés, ils ne correspondent plus à la moindre histoire.
Mais alors, s’agit-il plutôt de croquis anatomiques réalisés à partir de modèles vivants ? Sont-ils scientifiques ou fétichistes ? Ou s’agit-il au contraire de visions ? Nous préférerons dire que ces dessins sont des fragments, et nous appuierons ce mot comme s’il était un genre artistique. Gisèle Bonin est une dessinatrice de fragments. Des mains, dos, pieds, nombrils, jambes, mais chacun de ces membres correspond à un geste, pourtant séparé de son histoire. Les mains se suspendent ou se pressent, très souvent agrippent les pieds, ces derniers se caressent, et jambes et dos se plient : il y a une intention, une vie devant, derrière, consciente ou inconsciente, mais en les dessinant isolés sur une page blanche, au cœur du silence, Gisèle Bonin choisit de représenter leur vie fragmentaire –et d’un fragment comme volonté propre.
Une volonté, évidemment de remplacer le corps comme unité, mais peut-être aussi le corps-sans-organes par des organes sans corps. Nous étions pourtant proche du corps-sans-organes dans le refus du corps-identitaire normé et mécanique, social et biologique, censé correspondre à ce mensonge que l’on appelle notre « être » ; ce CsO est un corps-flux, de métamorphose selon les intensités qui le traversent, et sans hiérarchie. Mais chez Gisèle Bonin, il y a bien une hiérarchie, puisque nos organes ont littéralement coupé le reste du corps. Ils n’en veulent pas, de ce corps. Ce qu’ils veulent, c’est affirmer ne plus être que fragments orphelins, prendre une pose arbitraire, une pause indéfinie où le temps n’existe plus, mais qui respire tout de même par les grains du crayon, graphite, fusain et sanguine.
Il en va de même pour la relique, c’est-à-dire les restes organiques d’une personne décédée que l’on vénère dans un lieu de culte. La relique séparée du corps a elle aussi su garder sa respiration, puisqu’on dit qu’elle a des vertus miraculeuses. Bon, nous ne pouvons affirmer avec certitude que les nombrils, dos, et genoux de Gisèle Bonin exauceront toutes vos prières, mais on peut régulièrement soupçonner dans ses dessins une influence religieuse, des gestes iconographiques que l’on peut voir dans les représentations sacrées.
Et si ces dessins sont souvent composés en séries, on peut imaginer que c’est parce qu’il faut refaire encore et encore la même pose. C’est là que l’on comprend qu’il y a un doute chez nos membres solitaires : si le corps n’est plus là, comment devenir une virtualité signifiante comme ont su l’être, parmi les exemples d’organes sans corps les plus connus, le phallus lacanien ou le sourire du chat de Cheshire ? Nous voyons ici la peau qui s’entraîne à être, se parle à elle-même, attrape, sert, vérifie, se plisse, laisse aller. Le dessin devient prière. Peut-être que ce doute, cet entraînement sans parvenir à l’achèvement, est le signifiant de ce travail. Nous pouvons présumer qu’il découle pour Gisèle Bonin d’un souvenir oublié, d’un événement décisif actionné par une fracturation corporelle, sombre comme le fusain, sanglant comme la sanguine. Nul besoin de s’en rappeler : c’est à partir de la mise à distance de ce souvenir, effacement canalisé par la répétition des poses, que s’est imposée la délicate (mais aussi bienveillante et sereine, et forte comme une relique) beauté des traits dessinés.
Hannibal Volkoff
















