La Galerie Hors-Champs présente

  

Catherine Ludeau

Daria Surovtseva

 

 

« Archéologie du silence »

 

Exposition du 19 mai au 20 juin 2021

  

 

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Des griffes poussées telles des tiges harponnent l’espace comme pour y vérifier la potentialité de s’en emparer, de ramifier leur organisme fait d’entrelacs labyrinthiques. Invasion de la couleur, bleu ou orange, dans une surface digérant ces courants qui accueillent et ceux qui menacent, l’un se nourrissant de l’autre. Les premières se déploient dans leur dynamique alambiquée et la seconde dans une épuration présumée. 

Il a semblé à la Galerie Hors-Champs que la cohabitation de deux de ses artistes réguliers, Daria Surovtseva et ses sculptures baroques, et Catherine Ludeau et ses peintures minimalistes, inciterait dans ses oppositions mêmes la narration d’un univers cohérent. 

Les sculptures de Daria Surovtseva sont réalisées en porcelaine ; elles représentent de complexes structures, plus ou moins grandes, composées d’une multitude de détails évoquant en premier lieu l’ossature de créatures indéfinies, arachnéennes ou arthropodiennes, sous-marines ou extraterrestres. Chacune d’entre elles tend vers un mécanisme, affirme la certitude d’avoir eu une vie, une mutation qu’il est encore possible d’évoluer en tout sens. On peut les appeler des squelettes ou des corps à développer. On peut aussi en considérer la dimension architecturale, voir ces sculptures comme des charpentes d’objets ou de véhicules qu’il faudrait définir. Quelles que soient nos interprétations, c’est toujours vers l’extérieur qu’elles font mouvement. 

En revanche, les peintures en résine de Catherine Ludeau se caractérisent par des limites qui les ferment volontairement. La résine s’écoule sur le support en une forme généralement arrondie et aux contours très nets. Elle est toujours d’une seule couleur ; les dégradés de cette dernière sont créés par son poids contre la toile, les parties les plus sombres étant celles où se sont concentrés les pigments avec le contrôle de l’artiste. La couleur est d’un bleu profond : ses dégradés en évoquent ainsi la dimension océanique dans laquelle les parties les plus claires seraient les minces filets d’eau et où les plus obscures exprimeraient les abysses. D’autres encore voient dans les tableaux de Catherine Ludeau des nuances stellaires, mais elles s’observent de loin et nous n’y sommes pas invités : leur mouvement n’est qu’interne. 

Les deux artistes présentent aussi quelques pièces contrastant avec leur travail habituel. Daria Surovtseva a réalisé quelques dessins en encre de Chine blanche sur papiers noirs, qui représentent des formes liées entre elles comme un plan de construction et ses réseaux, ses rhizomes, son agglomération. Mêlés à eux, des branchent sortent, en laine, en plexy ou en coton, poursuivant le cheminement du dessin. Elles le propulsent, le font décoller de lui-même. Chez Catherine Ludeau, certaines toiles, orangées cette fois-ci, sont tranchées avec une partie mate qui s’oppose au vernis de la résine. C’est une ligne d’horizon d’où la forme brillante, tel un soleil, semble se lever. Ou peut être veut simplement contempler son envers. Il en ressort à nouveau cette impression de symbole héraldique. Mais, de la même manière qu’on ne sait quelle est la fonction des structures de Surovsteva, aucune peinture de Catherine Ludeau ne nous indique la signification de leur blason. 

Car ce qui a réuni les deux artistes dans cette exposition est l’idée que leurs œuvres ont été trouvées, à travers une recherche archéologique, du passé ou du futur, mais que ces vestiges restent silencieux, muets quant à leur sens, enfermés dans leur abstraction. L’idée que l’on puisse trouver une forme abstraite ancestrale, et la présenter dans une cloche à la façon des cabinets de curiosités. Ancestral comme les prémisses de la psyché humaine, les premiers soubresauts de la libido, ce magma d’avant l’affect et la pensée. Les toiles de Catherine Ludeau ont leurs souvenirs figés dans la résine, les sculptures de Daria ont les leurs dans l’immobilité de la porcelaine. Elles se refusent à en dire plus. Ou c’est nous-mêmes qui nous refusons à les interroger : le langage se construit en refoulant les abysses, il en est un témoignage fétichiste. La contemplation de ces œuvres devient alors une démarche cathartique de symbolisation de ce que nous avons perdu. 

A la dernière exposition de Catherine Ludeau, nous avions cité Nietzsche : « Quand tu regardes l’abîme, sache que l’abîme aussi regarde en toi ». Il apparaît que sa dernière série picturale, appelée « Watch », contient pour chaque tableau un centre plus profond, plus obscur, le faisant ressembler à un œil. Œil de l’autrefois, ou, pour reprendre la comparaison océanique, œil de maelström évoquant ces trous noirs dans la mer où l’eau engouffrée dans sa trajectoire fermée n’a plus d’échange thermique avec l’extérieur. De même, le centre d’un dessin de Daria Surovsteva est un œil grand ouvert d’où se déploie les ornements cérémonieux de porcelaine. Peut être est-il possible d’imaginer qu’en nous observant à leur tour, toutes ces œuvres reprendront vie un jour. Ce qui est oublié nous prendra alors à parti et il nous faudra y répondre...