La Galerie Hors-Champs présente

  

Claudie Dadu


« Drawn by hair »

  

Exposition du 30 août au 23 septembre 2018

  

 

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« J’existe. C’est doux, si doux, si lent. Et léger : on dirait que ça tient en l’air tout seul. »

Jean-Paul Sartre - La Nausée

 

Exister, dans le sens d’être en vie, ce pourrait être ça : « tenir en l’air tout seul ». Etre activé par une force interne et constitutive, qui s’accroche au cosmos, c'est-à-dire à l’ébullition du temps. Privé de cette force, épuisé, le sujet tombe. Il retourne au sol et se décompose progressivement sous la cadence silencieuse de l’oubli des vivants.

L’acte premier de l’œuvre de Claudie Dadu, c’est une curieuse attention à ce qui est tombé, ce reste en trop dont il faut se débarrasser. Chaque jour, comme pour tout un chacun, un certain nombre de ses cheveux chutent de son crâne pour atterrir à ses pieds ; l’artiste décidera de leur donner un nouveau souffle, de les sortir de leur destinée de déchets pour en faire autre chose : des dessins. Pourquoi les cheveux particulièrement ? Serait-ce parce que leur matière est quasi-indestructible, et, contenant en elle son code génétique, ils seraient une trace vagabonde, exilée et dénuée de fonction, de son identité ?

Il s’agirait donc d’un pari : celui de la préservation de soi, mais d’une préservation non-figée, qui s’opère dans son renouvellement, sa résurrection. Selon certains mythes, détenir une chevelure séparée sert à confectionner des élixirs de vie et d’amour, ou permet, selon certaines approches du scalp, de posséder la mémoire d’autrui. Dans cette exposition monographique à la Galerie Hors-Champs, Claudie Dadu se positionne dans la continuité de ces croyances, et propose son propre conte, de la naissance à la mort et de la mort à la renaissance. Afin d’exprimer cette quête, elle articule son exposition autour de trois grandes compositions faisant référence à la théologie : l’Annonciation de Gabriel, la Nativité, et la Crucifixion.

Pourtant, nulle révérence dans ces images… L’univers de Claudie Dadu est fait au contraire d’un humour insolent et provocateur, comme une pulsion de vie. Les cheveux doivent se dresser sur la tête pour retrouver leur vigueur, et c’est dans l’urgence de la pornographie, de l’énergie libidinale, que se trame le dessein de son conte. On pense à nouveau aux croyances religieuses, qui ont fait de la chevelure féminine le domaine ultime du sexuel, et donc du sacré, à soustraire aux regards impurs. Mais l’impur n’existe pas chez l’artiste féministe, et c’est dans un juste retour de bâton que, si la religion a emprisonné l’érotisme dans une cloison sacrée, elle confie le sacré à ses torrents d’érotisme.

Ainsi, le même cheveu, posé entre le support et le verre, représente un ongle qui devient la courbe d’une vulve offerte ou d’un gland dressé. La ligne d’une verge devient la lèvre puis la pommette de sa bienfaitrice. Tout est contour, tout est ligne qui peut prendre n’importe quelle direction, se métamorphoser en n’importe quelle figure. Le fil d’Ariane mute lui-même en labyrinthe, le labyrinthe organique du formel. D’un élément du corps, le cheveu mort, on esquisse des corps vivants qui fusionnent entre eux. Ce fil ne consiste pas uniquement à se diriger, mais aussi à rattacher les choses entre elles. On admire la finesse, la délicatesse du tracé, dont l’opération semble aussi fragile que sa vision (il faut s’approcher pour la discerner), fragile et léger comme l’existence. Sa puissance évocatrice impressionne aussi : quelques portraits d’artistes sont présentés, et l’on se demande comment, à partir de simples cheveux, parviennent à se retranscrire avec autant de fidélité les traits, les expressions, l’identité du modèle.

De ce dispositif unique, cette économie de moyens aboutissant à une telle vitalité visuelle, l’œuvre de Claudie Dadu a su s’imposer comme un véritable renouvellement dans l’univers du dessin contemporain.

Passant du corps au corps, du corps-à-corps, on se doit d’interroger ce qui lui donne sa fonction, c’est à dire le langage. La série des mains, quand elles ne font pas un doigt d’honneur, montre des mots énoncés par la Langue des Signes. Le réel est un tissu brodé par le langage, et puisqu’au commencement était le Verbe, alors ce qui relie est aussi ce qui relit. « BAISER », « CON », ou « GAY » sont quelques exemples des mots écrits : Claudie Dadu se plaît à nouveau à jouer des correspondances entre signifiant et signifié, puisqu’à partir d’une gestuelle et de son illustration organique (le cheveu devient une main, la main devient une lettre), l’idée retranscrite renvoie elle-même au corps (la lettre devient un mot, donc un concept, en l’occurrence sexuel, et dont on appréciera d’ailleurs la prosodie, d’une sensualité poétique et élégante).

Enfin, une série de vanités ponctue l’exposition afin de nous souvenir que « vanitas vanitatum, omnia vanitas ». Il fallait bien des cheveux, et leur matière imputrescible, pour nous rappeler à nous, exaltés par ces joyeux corps amoureux, cette orgie de jouissances, que « poussière, nous retournerons à la poussière ». C’est qu’on le sait bien, la vie ne tient qu’à un fil, éphémère comme un souffle suspendu. Et pourtant, même ces vanités n’échappent pas à l’humour de Claudie Dadu. Elles sont souriantes comme des plaisantins, dansantes dans leur cadre blanc, trop lubriques, elles aussi, pour incarner réellement la mort. Elles ne sont pas dupes du dessein de leur dessinatrice, dont l’œuvre, entre minutie et outrance, telle un doux, si doux « fuck », leur murmure à l’oreille la question suivante : et si c’était la mort, finalement, qui ne tenait qu’à un fil ?